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Les demi-civilisés
Coles
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Les demi-civilisés in Vernon, BC
By None
Current price: $6.85

Coles
Les demi-civilisés in Vernon, BC
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Je me nomme Max Hubert. Mon sang est un mélange de normand, de highlander, de marseillais et de sauvage. En ce composé hybride se heurtent le tempérament explosif du midi, la passion lente et forte du nord, la profonde sentimentalité de l’Écosse et l’instinct aventurier du coureur des bois. Nature faite de légèreté et de réflexion, de cynisme et de naïveté, de logique et de contradiction. Aucun sens pratique, un fier dédain pour l’argent et les hommes d’argent. En dehors de la pensée, de la beauté et de l’amour, c’est-à-dire en dehors de la vie, rien n’a d’importance à mes yeux. Je ne comprends pas qu’on puisse longtemps fuir la joie pour un profit, étant de ces hommes qui croient encore qu’un lever de soleil et une émotion tendre ne s’achètent point et narguent les arides calculateurs.
Dans mon enfance pauvre et mystique, j’habitais, avec ma mère, un pays de montagnes et d’eau, où le monde était bon et gai. Les paysans de ma connaissance, propageant l’odeur du cheval et de la vache, avaient, en me rencontrant, le sourire candide des honnêtes gens. Je les aimais bien. Les villageois, moins sympathiques mais plus verbeux, m’amusaient par leurs histoires et leurs cancans.
En été, je parcourais les grèves du fleuve ou escaladais les bords escarpés des rivières en compagnie de petits camarades qui allaient pieds nus, déguenillés, et qui possédaient l’élémentaire intelligence des bêtes. Pour la pêche, la chasse, le pillage des vergers, ils n’avaient pas leurs pareils et possédaient un flair de chiens.
Plus rudes étaient les hivers. Pour se rendre à l’église ou à l’école, on avait souvent de la neige jusqu’à la ceinture. En notre maison rustique, où l’air entrait par les fentes, une glace, qu’il fallait, le matin, rompre avec le poing, couvrait l’eau à boire, dans des seaux de bois. Terre énergique et virile, où la volonté de vivre se fortifiait par le besoin de lutter et de vaincre.
Sur ces hivers flottait une atmosphère de divin. Entre le ciel dur, froid, d’une luminosité de cristal, et le sol tout blanc, strié de la ligne mystérieuse et noire des sapins, éternels arbres du nord, les paysans ne voyaient que leur Dieu. Parce que tout semblait mort, que pas une fleur ne s’épanouissait durant sept mois, que pas un brin d’herbe n’égayait le flanc des monts, on cherchait la vie dans l’invisible.
Je me souviens de certaine nuit de Noël où l’air était si net, le sol si blanc, la voix des cloches si forte et claire, qu’on avait l’impression d’une terre légère, fluide, composée uniquement de toutes les pensées du monde, et, à travers les espaces, les étoiles bleues semblaient vibrer avec la flèche de l’église, comme sous la baguette d’un chef d’orchestre ; car chaque note des cloches retombait du ciel ainsi que le son d’un astre de métal. Des nuits comme celle-là entraînaient mon âme d’enfant au seuil de l’infini.
Un dimanche, au sortir de l’église, une vieille femme, très douce et très bonne, comme le sont toutes les vieilles de ce pays, dit à ma mère qui m’accompagnait : « Max entend si bien la messe qu’il deviendra prêtre. » Ma mère sourit. C’était son désir secret que je fusse curé et soutien de ses vieux jours. Veuve depuis plusieurs années, pauvre, courageuse, elle travaillait ferme pour moi et consacrait à mon éducation toutes ses maigres ressources. Marchant à ses côtés, je me répétais sans cesse : « Je serai prêtre ! je serai prêtre ! » Des années durant, cette pensée me poursuivit au point de m’halluciner.
Je me croyais forcé par la fatalité d’entrer dans le sacerdoce. Je n’avais que dix ans, et il m’arrivait de regarder avec une complaisance pleine de remords les belles filles des paysans, dont les jambes, arrondies et durcies par la marche dans les montagnes, troublaient déjà mon imagination. Dans ces moments-là, mon cœur se serrait. Je me révoltais contre le sort qui me vouerait au célibat et m’interdirait à jamais de reposer ma tête sur une épaule féminine.
Je cachais scrupuleusement à ma mère ces coupables pensées. Un garçon ne confie jamais de tels secrets à sa maman. Pour me délivrer de l’obsession, je me plongeais davantage dans une piété maladive, m’efforçant d’éprouver pour l’invisible l’amour que m’inspiraient les créatures et contre lequel je luttais avec le pressentiment d’être vaincu tôt ou tard. Je sentais la nature, plus forte que ma volonté, m’emporter loin du baiser divin.
Plus je grandissais, plus s’avivait mon attachement aux choses sensibles. J’aimais tous les êtres, vivants ou inanimés, avec cette sensibilité d’enfant qui marque une âme d’innombrables cicatrices. C’est ainsi que je garde le souvenir de certains matins d’automne mieux que celui de la possession d’une première maîtresse. Qu’ils étaient beaux, ces matins-là ! Un soleil comme on n’en voit plus, il me semble, jaillissait, frais, ruisselant, de son bain d’ombre et de sommeil, et versait sur le Saint-Laurent, de ses longues mains de lumière tendues sur la terre comme sur le corps d’un enfant qu’on réchauffe, des flots d’argent, d’or et de pierrerie. Nos montagnes, dépouillées de leur vêtement de couleur par la nuit, se rhabillaient en frissonnant. Je marchais, à la lisière de la forêt. Des bouleaux, frappés par le rayon naissant, exhibaient l’éclat de leur peau blonde et rose sous une chevelure d’un jaune clair. Tout près, une perdrix s’envolait. Un lièvre, encore chaud, pendait au bout d’une branche, le cou serré dans un fil de cuivre, et sa couleur de terre brune se mariait aux tons orangés des feuilles mortes. Partout une odeur de végétaux en décomposition, odeur troublante, que je comparai, plus tard, à celle d’une grande chambre bleue où l’amour venait de passer. Comme c’était bon, tout ça, oui, tout ça qui fut moi à l’âge où j’éprouvais le charme de vivre sans y penser et sans comprendre !
Mon aïeul paternel, vieux paysan à barbe blanche, habitait une maison sise sur les hauteurs et dominant le fleuve. Je lui avais donné, dans mon cœur, la place laissée vide par la mort de mon père. Que de beaux jours je passais chez lui ! Pendant qu’il me racontait des histoires, les oncles et les tantes fredonnaient des airs du pays, et je me sentais tout imprégné d’amour et de paix.
Les soirs les plus mémorables de cette époque sont ceux où, en compagnie de grand’père, je participais, pieds nus, à la pêche à la sardine, sous les falaises du Cap-Blanc. Le soleil se couchait. L’eau était pleine de moires, des moires de toutes nuances, luisant sur une soie immense et liquide. Elle habillait tout le fleuve, cette soie moirée, et on avait l’impression, en regardant les ondulations longues, douces, crevées ça et là par les marsouins, de voir le lent battement d’une poitrine respirant à l’infini. Des pêcheurs que je connaissais tous par leurs noms, marins hirsutes aux larges épaules, trapus, sacreurs, avaient tendu en demi-cercle, vers le large, une longue senne aux mailles de corde, dont les légers flottants de liège valsaient au gré des vagues. On ramenait ensuite le filet à force de bras vers la rive. Le demi-cercle se rétrécissait jusqu’à ce que les mailles, tendues à se rompre, fussent tirées sur le sable en un brusque ahan. Que de petits poissons ! De l’argent et du phosphore en ébullition, un bruit de pluie violente, une agonie frémissante en un bain de brillants et de perles exhalant une âcre senteur d’iode, de varec…
Quand finissait la pêche, à la tombée de la nuit, grand’père me disait doucement :
— Rentre chez toi avant la noirceur. Ta mère va s’inquiéter. Et il m’embrassait sur la joue en chatouillant mon cou de sa barbe blanche.
Je me nomme Max Hubert. Mon sang est un mélange de normand, de highlander, de marseillais et de sauvage. En ce composé hybride se heurtent le tempérament explosif du midi, la passion lente et forte du nord, la profonde sentimentalité de l’Écosse et l’instinct aventurier du coureur des bois. Nature faite de légèreté et de réflexion, de cynisme et de naïveté, de logique et de contradiction. Aucun sens pratique, un fier dédain pour l’argent et les hommes d’argent. En dehors de la pensée, de la beauté et de l’amour, c’est-à-dire en dehors de la vie, rien n’a d’importance à mes yeux. Je ne comprends pas qu’on puisse longtemps fuir la joie pour un profit, étant de ces hommes qui croient encore qu’un lever de soleil et une émotion tendre ne s’achètent point et narguent les arides calculateurs.
Dans mon enfance pauvre et mystique, j’habitais, avec ma mère, un pays de montagnes et d’eau, où le monde était bon et gai. Les paysans de ma connaissance, propageant l’odeur du cheval et de la vache, avaient, en me rencontrant, le sourire candide des honnêtes gens. Je les aimais bien. Les villageois, moins sympathiques mais plus verbeux, m’amusaient par leurs histoires et leurs cancans.
En été, je parcourais les grèves du fleuve ou escaladais les bords escarpés des rivières en compagnie de petits camarades qui allaient pieds nus, déguenillés, et qui possédaient l’élémentaire intelligence des bêtes. Pour la pêche, la chasse, le pillage des vergers, ils n’avaient pas leurs pareils et possédaient un flair de chiens.
Plus rudes étaient les hivers. Pour se rendre à l’église ou à l’école, on avait souvent de la neige jusqu’à la ceinture. En notre maison rustique, où l’air entrait par les fentes, une glace, qu’il fallait, le matin, rompre avec le poing, couvrait l’eau à boire, dans des seaux de bois. Terre énergique et virile, où la volonté de vivre se fortifiait par le besoin de lutter et de vaincre.
Sur ces hivers flottait une atmosphère de divin. Entre le ciel dur, froid, d’une luminosité de cristal, et le sol tout blanc, strié de la ligne mystérieuse et noire des sapins, éternels arbres du nord, les paysans ne voyaient que leur Dieu. Parce que tout semblait mort, que pas une fleur ne s’épanouissait durant sept mois, que pas un brin d’herbe n’égayait le flanc des monts, on cherchait la vie dans l’invisible.
Je me souviens de certaine nuit de Noël où l’air était si net, le sol si blanc, la voix des cloches si forte et claire, qu’on avait l’impression d’une terre légère, fluide, composée uniquement de toutes les pensées du monde, et, à travers les espaces, les étoiles bleues semblaient vibrer avec la flèche de l’église, comme sous la baguette d’un chef d’orchestre ; car chaque note des cloches retombait du ciel ainsi que le son d’un astre de métal. Des nuits comme celle-là entraînaient mon âme d’enfant au seuil de l’infini.
Un dimanche, au sortir de l’église, une vieille femme, très douce et très bonne, comme le sont toutes les vieilles de ce pays, dit à ma mère qui m’accompagnait : « Max entend si bien la messe qu’il deviendra prêtre. » Ma mère sourit. C’était son désir secret que je fusse curé et soutien de ses vieux jours. Veuve depuis plusieurs années, pauvre, courageuse, elle travaillait ferme pour moi et consacrait à mon éducation toutes ses maigres ressources. Marchant à ses côtés, je me répétais sans cesse : « Je serai prêtre ! je serai prêtre ! » Des années durant, cette pensée me poursuivit au point de m’halluciner.
Je me croyais forcé par la fatalité d’entrer dans le sacerdoce. Je n’avais que dix ans, et il m’arrivait de regarder avec une complaisance pleine de remords les belles filles des paysans, dont les jambes, arrondies et durcies par la marche dans les montagnes, troublaient déjà mon imagination. Dans ces moments-là, mon cœur se serrait. Je me révoltais contre le sort qui me vouerait au célibat et m’interdirait à jamais de reposer ma tête sur une épaule féminine.
Je cachais scrupuleusement à ma mère ces coupables pensées. Un garçon ne confie jamais de tels secrets à sa maman. Pour me délivrer de l’obsession, je me plongeais davantage dans une piété maladive, m’efforçant d’éprouver pour l’invisible l’amour que m’inspiraient les créatures et contre lequel je luttais avec le pressentiment d’être vaincu tôt ou tard. Je sentais la nature, plus forte que ma volonté, m’emporter loin du baiser divin.
Plus je grandissais, plus s’avivait mon attachement aux choses sensibles. J’aimais tous les êtres, vivants ou inanimés, avec cette sensibilité d’enfant qui marque une âme d’innombrables cicatrices. C’est ainsi que je garde le souvenir de certains matins d’automne mieux que celui de la possession d’une première maîtresse. Qu’ils étaient beaux, ces matins-là ! Un soleil comme on n’en voit plus, il me semble, jaillissait, frais, ruisselant, de son bain d’ombre et de sommeil, et versait sur le Saint-Laurent, de ses longues mains de lumière tendues sur la terre comme sur le corps d’un enfant qu’on réchauffe, des flots d’argent, d’or et de pierrerie. Nos montagnes, dépouillées de leur vêtement de couleur par la nuit, se rhabillaient en frissonnant. Je marchais, à la lisière de la forêt. Des bouleaux, frappés par le rayon naissant, exhibaient l’éclat de leur peau blonde et rose sous une chevelure d’un jaune clair. Tout près, une perdrix s’envolait. Un lièvre, encore chaud, pendait au bout d’une branche, le cou serré dans un fil de cuivre, et sa couleur de terre brune se mariait aux tons orangés des feuilles mortes. Partout une odeur de végétaux en décomposition, odeur troublante, que je comparai, plus tard, à celle d’une grande chambre bleue où l’amour venait de passer. Comme c’était bon, tout ça, oui, tout ça qui fut moi à l’âge où j’éprouvais le charme de vivre sans y penser et sans comprendre !
Mon aïeul paternel, vieux paysan à barbe blanche, habitait une maison sise sur les hauteurs et dominant le fleuve. Je lui avais donné, dans mon cœur, la place laissée vide par la mort de mon père. Que de beaux jours je passais chez lui ! Pendant qu’il me racontait des histoires, les oncles et les tantes fredonnaient des airs du pays, et je me sentais tout imprégné d’amour et de paix.
Les soirs les plus mémorables de cette époque sont ceux où, en compagnie de grand’père, je participais, pieds nus, à la pêche à la sardine, sous les falaises du Cap-Blanc. Le soleil se couchait. L’eau était pleine de moires, des moires de toutes nuances, luisant sur une soie immense et liquide. Elle habillait tout le fleuve, cette soie moirée, et on avait l’impression, en regardant les ondulations longues, douces, crevées ça et là par les marsouins, de voir le lent battement d’une poitrine respirant à l’infini. Des pêcheurs que je connaissais tous par leurs noms, marins hirsutes aux larges épaules, trapus, sacreurs, avaient tendu en demi-cercle, vers le large, une longue senne aux mailles de corde, dont les légers flottants de liège valsaient au gré des vagues. On ramenait ensuite le filet à force de bras vers la rive. Le demi-cercle se rétrécissait jusqu’à ce que les mailles, tendues à se rompre, fussent tirées sur le sable en un brusque ahan. Que de petits poissons ! De l’argent et du phosphore en ébullition, un bruit de pluie violente, une agonie frémissante en un bain de brillants et de perles exhalant une âcre senteur d’iode, de varec…
Quand finissait la pêche, à la tombée de la nuit, grand’père me disait doucement :
— Rentre chez toi avant la noirceur. Ta mère va s’inquiéter. Et il m’embrassait sur la joue en chatouillant mon cou de sa barbe blanche.


















