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Le Reste est silence (Prix Fémina, 1909)
Coles
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Le Reste est silence (Prix Fémina, 1909) in Vernon, BC
By None
Current price: $6.85

Coles
Le Reste est silence (Prix Fémina, 1909) in Vernon, BC
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Size: Kobo eBook
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Je m’en souviens bien, c’était un dimanche. Je n’aimais pas beaucoup ce jour-là ; on me coiffait longuement et minutieusement, on m’habillait avec plus d’élégance que de coutume, et tout cela ne se passait point sans que je fusse un peu bousculé et pas mal grondé. Ensuite, nous allions à la messe, ce qui ne m’amusait pas davantage ; j’avais un livre, et je devais y suivre la cérémonie. Je le revois, ce pauvre livre : il était étroit et long, avec une reliure molle, dont les coins se tordaient et dont la couleur bleue semblait râpée. Je ne savais jamais où en était le prêtre. De temps en temps, je questionnais ma mère ; elle m’indiquait un passage de son doigt ganté, et je lisais, je lisais, avidement, sans aucun souci d’être en rapport avec l’office, puis, quand j’avais une grande avance, je m’arrêtais et tombais dans une méditation profonde. J’étais surtout vexé qu’on me défendît de parler et de tourner la tête quand j’entendais quelqu’un remuer derrière ma chaise.
Mais le plus terrible, le dimanche, c’était l’après-midi. Mon père avait des idées simples ; il voulait que sa femme mît sa plus belle robe et que nous sortissions ensemble. Elle était toute jeune et bien jolie, et il était fier de la montrer à son bras et d’avoir l’air de dire aux gens : « C’est moi, qui suis le mari de cette délicieuse créature… » Mais elle ne prenait pas le même plaisir que lui, elle était loin de partager sur la vie toutes ses opinions, — peut-être même n’en partageait-elle aucune, — et la raison pour laquelle ces deux êtres s’étaient réunis, Dieu seul la sait !
Nous allions donc errer là où les bourgeois du dimanche se réunissent, sous les grands arbres des jardins publics et des boulevards. Je crois que cette lente promenade solennelle m’ennuyait autant que ma mère. En revenant, nous entrions souvent dans un café, — toujours le même. On me donnait un « canard » et je m’amusais longuement de voir le café à la crème creuser un minuscule Maëlström dans le verre de papa, quand on y tournait, très vite, une petite cuiller. Après quoi, mon père tenait à ce que l’on rendît visite à sa sœur. Elle était mariée avec un avoué et avait quatre enfants. C’était une petite femme grosse, rouge, remuante, tracassière, avec une figure large et toujours luisante, comme si on l’huilait chaque matin de peur d’en entendre grincer les articulations. Mais, hélas ! on n’huilait pas de même les ressorts de son caractère, et ils en auraient eu grand besoin. Elle détestait sa belle-sœur ; chaque dimanche, elle lui adressait des paroles désagréables, parce qu’elle était trop élégante, ou parce qu’elle n’avait qu’un fils, ou parce qu’elle était trop jeune, ou bien encore elle établissait des comparaisons fâcheuses entre mon individu et ses quatre rejetons, voyous malpropres, bruyants et grossiers, toujours ivres d’une joie de cannibales et qui me martyrisaient par leurs farces brutales et sournoises. Ma mère et moi, nous nous entendions secrètement dans la même haine et le même mépris de cette famille que mon père adorait. Et le soir, au retour, mes parents se disputaient, maman déclarant que c’était la dernière fois qu’elle mettait les pieds chez sa belle-sœur Irma, qui n’était bonne qu’à la rabrouer, et lui répondant à ma mère qu’elle était d’une susceptibilité ridicule, que sa sœur était excellente et qu’il n’allait pas se fâcher avec elle pour de sottes histoires de femmes… Non, le dimanche n’était pas un jour bien gai…
Mais il y en eut un où tout alla particulièrement mal. Pendant la messe, je me retournai fréquemment pour voir une fillette placée derrière moi et qui avait les plus jolis cheveux du monde, répandus sur ses épaules. Ma mère se pencha plusieurs fois pour me dire : « Si tu ne te tiens pas mieux, tu n’auras pas de dessert… » Le dimanche, mon père portait des gâteaux, et j’étais très gourmand. Mais l’attrait de la désobéissance et celui de la fillette m’incitèrent à ne rien vouloir entendre. Et ma mère déclara : « Tu seras privé de dessert ! » Elle me le dit même beaucoup trop tôt, aussi tournai-je la tête tant que dura la cérémonie.
À la maison, on se mit à table et il y eut une explication orageuse. Ma mère raconta que je m’étais très mal tenu à l’église et que j’étais puni. Je ne disais rien, et regardais mon assiette, d’un air sournois. Mon père me gronda longuement, puis enfin me demanda :
— Tu ne manges pas ?
— Non, je n’ai pas faim.
— Cet enfant est insupportable, s’écria ma mère ; je vous le dis bien, Joseph, il faut l’envoyer à l’école, il en a absolument besoin !
Mon père fit sa plus grosse voix, ce qui avait le don de m’agacer prodigieusement et ne me donnait aucun effroi.
— Écoute, Léon, si tu ne manges pas ta viande, tu ne sortiras pas cet après-midi !
— Je n’ai pas faim, répétai-je obstinément, avec un vif désir, en ne mangeant rien, de punir toute ma famille, coupable de lèse-descendance. J’ajouterai que j’espérais, le repas fini, me rattraper à la cuisine, notre bonne étant toujours prête à favoriser mes pires caprices.
— Tu ne veux pas manger pour nous vexer et parce que tu es privé de dessert. Eh bien, si tu ne finis pas la viande qui est dans ton assiette, je te promets que tu seras également puni, dimanche prochain !
Mais, soudain, ma mère fit une volte-face imprévue.
— Pauvre chéri ! Peut-être bien qu’en effet, il n’a pas faim. Es-tu malade ? Te sens-tu quelque chose ?
— J’ai mal au cœur, déclarai-je, enchanté du tour heureux que prenaient les événements.
— On va te faire du thé, s’écria triomphalement ma mère.
— Quelle bêtise, Jeanne ! Tu vois bien que cet enfant n’a qu’un caprice, et tu vas le prendre au sérieux !
— Mon cher, quand il sera malade, ce n’est pas vous qui le soignerez, n’est-ce pas ? C’est une erreur de toujours croire que les enfants n’ont que des caprices. Ils peuvent être malades aussi, tout comme nous.
Mon père haussa les épaules et continua à manger.
On me servit du thé et j’y trempai quelques galettes. Je regrettais bien les gâteaux, mais j’espérais, au dîner, prendre une éclatante revanche.
Au bout d’une heure, je déclarai aller mieux, et tout le monde s’apaisa. Mon père fumait son cigare, ma mère nous avait quittés pour se recoiffer. Je me glissai à la cuisine, et, comme j’avais grand’faim, je dévorai du pain et du chocolat qu’Élise avait toujours en réserve pour atténuer les incidents de ce genre.
Je m’en souviens bien, c’était un dimanche. Je n’aimais pas beaucoup ce jour-là ; on me coiffait longuement et minutieusement, on m’habillait avec plus d’élégance que de coutume, et tout cela ne se passait point sans que je fusse un peu bousculé et pas mal grondé. Ensuite, nous allions à la messe, ce qui ne m’amusait pas davantage ; j’avais un livre, et je devais y suivre la cérémonie. Je le revois, ce pauvre livre : il était étroit et long, avec une reliure molle, dont les coins se tordaient et dont la couleur bleue semblait râpée. Je ne savais jamais où en était le prêtre. De temps en temps, je questionnais ma mère ; elle m’indiquait un passage de son doigt ganté, et je lisais, je lisais, avidement, sans aucun souci d’être en rapport avec l’office, puis, quand j’avais une grande avance, je m’arrêtais et tombais dans une méditation profonde. J’étais surtout vexé qu’on me défendît de parler et de tourner la tête quand j’entendais quelqu’un remuer derrière ma chaise.
Mais le plus terrible, le dimanche, c’était l’après-midi. Mon père avait des idées simples ; il voulait que sa femme mît sa plus belle robe et que nous sortissions ensemble. Elle était toute jeune et bien jolie, et il était fier de la montrer à son bras et d’avoir l’air de dire aux gens : « C’est moi, qui suis le mari de cette délicieuse créature… » Mais elle ne prenait pas le même plaisir que lui, elle était loin de partager sur la vie toutes ses opinions, — peut-être même n’en partageait-elle aucune, — et la raison pour laquelle ces deux êtres s’étaient réunis, Dieu seul la sait !
Nous allions donc errer là où les bourgeois du dimanche se réunissent, sous les grands arbres des jardins publics et des boulevards. Je crois que cette lente promenade solennelle m’ennuyait autant que ma mère. En revenant, nous entrions souvent dans un café, — toujours le même. On me donnait un « canard » et je m’amusais longuement de voir le café à la crème creuser un minuscule Maëlström dans le verre de papa, quand on y tournait, très vite, une petite cuiller. Après quoi, mon père tenait à ce que l’on rendît visite à sa sœur. Elle était mariée avec un avoué et avait quatre enfants. C’était une petite femme grosse, rouge, remuante, tracassière, avec une figure large et toujours luisante, comme si on l’huilait chaque matin de peur d’en entendre grincer les articulations. Mais, hélas ! on n’huilait pas de même les ressorts de son caractère, et ils en auraient eu grand besoin. Elle détestait sa belle-sœur ; chaque dimanche, elle lui adressait des paroles désagréables, parce qu’elle était trop élégante, ou parce qu’elle n’avait qu’un fils, ou parce qu’elle était trop jeune, ou bien encore elle établissait des comparaisons fâcheuses entre mon individu et ses quatre rejetons, voyous malpropres, bruyants et grossiers, toujours ivres d’une joie de cannibales et qui me martyrisaient par leurs farces brutales et sournoises. Ma mère et moi, nous nous entendions secrètement dans la même haine et le même mépris de cette famille que mon père adorait. Et le soir, au retour, mes parents se disputaient, maman déclarant que c’était la dernière fois qu’elle mettait les pieds chez sa belle-sœur Irma, qui n’était bonne qu’à la rabrouer, et lui répondant à ma mère qu’elle était d’une susceptibilité ridicule, que sa sœur était excellente et qu’il n’allait pas se fâcher avec elle pour de sottes histoires de femmes… Non, le dimanche n’était pas un jour bien gai…
Mais il y en eut un où tout alla particulièrement mal. Pendant la messe, je me retournai fréquemment pour voir une fillette placée derrière moi et qui avait les plus jolis cheveux du monde, répandus sur ses épaules. Ma mère se pencha plusieurs fois pour me dire : « Si tu ne te tiens pas mieux, tu n’auras pas de dessert… » Le dimanche, mon père portait des gâteaux, et j’étais très gourmand. Mais l’attrait de la désobéissance et celui de la fillette m’incitèrent à ne rien vouloir entendre. Et ma mère déclara : « Tu seras privé de dessert ! » Elle me le dit même beaucoup trop tôt, aussi tournai-je la tête tant que dura la cérémonie.
À la maison, on se mit à table et il y eut une explication orageuse. Ma mère raconta que je m’étais très mal tenu à l’église et que j’étais puni. Je ne disais rien, et regardais mon assiette, d’un air sournois. Mon père me gronda longuement, puis enfin me demanda :
— Tu ne manges pas ?
— Non, je n’ai pas faim.
— Cet enfant est insupportable, s’écria ma mère ; je vous le dis bien, Joseph, il faut l’envoyer à l’école, il en a absolument besoin !
Mon père fit sa plus grosse voix, ce qui avait le don de m’agacer prodigieusement et ne me donnait aucun effroi.
— Écoute, Léon, si tu ne manges pas ta viande, tu ne sortiras pas cet après-midi !
— Je n’ai pas faim, répétai-je obstinément, avec un vif désir, en ne mangeant rien, de punir toute ma famille, coupable de lèse-descendance. J’ajouterai que j’espérais, le repas fini, me rattraper à la cuisine, notre bonne étant toujours prête à favoriser mes pires caprices.
— Tu ne veux pas manger pour nous vexer et parce que tu es privé de dessert. Eh bien, si tu ne finis pas la viande qui est dans ton assiette, je te promets que tu seras également puni, dimanche prochain !
Mais, soudain, ma mère fit une volte-face imprévue.
— Pauvre chéri ! Peut-être bien qu’en effet, il n’a pas faim. Es-tu malade ? Te sens-tu quelque chose ?
— J’ai mal au cœur, déclarai-je, enchanté du tour heureux que prenaient les événements.
— On va te faire du thé, s’écria triomphalement ma mère.
— Quelle bêtise, Jeanne ! Tu vois bien que cet enfant n’a qu’un caprice, et tu vas le prendre au sérieux !
— Mon cher, quand il sera malade, ce n’est pas vous qui le soignerez, n’est-ce pas ? C’est une erreur de toujours croire que les enfants n’ont que des caprices. Ils peuvent être malades aussi, tout comme nous.
Mon père haussa les épaules et continua à manger.
On me servit du thé et j’y trempai quelques galettes. Je regrettais bien les gâteaux, mais j’espérais, au dîner, prendre une éclatante revanche.
Au bout d’une heure, je déclarai aller mieux, et tout le monde s’apaisa. Mon père fumait son cigare, ma mère nous avait quittés pour se recoiffer. Je me glissai à la cuisine, et, comme j’avais grand’faim, je dévorai du pain et du chocolat qu’Élise avait toujours en réserve pour atténuer les incidents de ce genre.


















