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La vie aux galères

La vie aux galères in Vernon, BC

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Une condamnation aux galères. Je suis né à Bergerac, en l’année 1684, de parents bourgeois et marchands, qui, par la grâce de Dieu, ont toujours vécu et constamment persisté jusqu’à ta mort dans les sentiments de la véritable religion réformée. En 1699, le duc de La Force [1], qui témoignait, du moins extérieurement, n’être aucunement dans les sentiments de ses illustres ancêtres par rapport à la religion réformée [2], sollicita, à l’instigation des jésuites, la permission d’aller dans ses terres du Périgord, qui sont grandes et considérables, pour convertir les huguenots. Il flattait trop en cela les vues et les principes de la Cour pour ne pas obtenir un si honorable et si digne emploi. Il partit, en effet, de Paris accompagné de quatre jésuites, de quelques gardes et de ses domestiques. Arrivé à son château de La Force, distant d’une lieue de Bergerac, il commença à exercer des cruautés inouïes contre ses vassaux de la religion, envoyant chaque jour enlever des paysans de tout sexe et de tout âge et leur faisant souffrir, en sa présence et sans autre forme de procès, les tourments les plus affreux, portés contre quelques-uns jusqu’à la mort, pour les obliger, sans autre connaissance de cause que sa volonté, d’abjurer sur-le-champ leur religion. Il contraignit donc tous ces pauvres malheureux à faire les serments les plus affreux de rester inviolablement à la religion romaine. Pour témoigner la joie et la satisfaction qu’il ressentait de ses heureux succès, il fit faire des réjouissances publiques au bourg de Laforce, où est situé son château, et allumer un feu de joie d’une magnifique bibliothèque composée de livres pieux de la religion réformée, que ses ancêtres avaient soigneusement recueillis [3]. Il en usa de la même manière à Tonneins, en Gascogne, fort fâché sans doute que ses ordres eussent resserré son zèle dans les terres de sa domination. La ville de Bergerac, pour cette fois, fut exempte de la persécution, ainsi que plusieurs villes des environs. Le duc de La Force, fier des belles conversions qu’il avait faites, en fut rendre compte à la Cour [4]. Il obtint de revenir en Périgord en l’année 1700, pour convertir par une dragonnade impitoyable les huguenots des villes royales de cette province. Il vint donc à Bergerac où il établit son domicile, accompagné de ses quatre mêmes jésuites et d’un régiment de dragons, dont la mission cruelle, chez les bourgeois où ils furent mis à discrétion, fit bien plus de nouveaux convertis que les exhortations des jésuites. On mit chez mon père vingt-deux de ces exécrables dragons et je ne sais par quelle politique le duc le fit conduire en prison à Périgueux. On se saisit de deux de mes frères et de ma sœur, qui n’étaient que des enfants, et on les mit dans un couvent. J’eus le bonheur de me sauver de la maison, si bien que ma pauvre mère se vit seule au milieu de ces vingt-deux misérables, qui lui firent souffrir des tourments horribles et après avoir consommé et détruit tout ce qu’il y avait dans la maison, ne laissant que les quatre murailles, ils traînèrent ma désolée mère chez le duc, qui la contraignit, par les traitements indignes qu’il lui fit, accompagnés d’horribles menaces, de signer son formulaire. Cette pauvre femme, pleurant et protestant contre ce qu’on lui faisait faire, voulut encore que sa main accompagnât les protestations de sa bouche, car, le duc lui ayant présenté le formulaire d’abjuration pour le signer, elle y écrivit son nom, au bas duquel elle ajouta ces mots : La force me le fait faire, faisant sans doute allusion au nom du duc [5]. On la voulut contraindre d’effacer ces mots, mais elle n’en voulut constamment rien faire et un des jésuites prit la peine de les effacer. Cependant, je m’étais échappé de la maison, avant que les dragons y entrassent. J’avais seize ans accomplis pour lors (octobre 1700) ; ce n’est pas un âge à avoir beaucoup d’expérience pour se tirer d’affaire, surtout d’un si mauvais pas. Comment échapper à la vigilance des dragons dont la ville et les avenues étaient remplies pour empêcher qu’on ne s’enfuit ? J’eus néanmoins le bonheur de sortir de nuit sans être aperçu avec un de mes amis, Daniel Le Gras, et, ayant marché toute la nuit dans les bois, nous nous trouvâmes le lendemain matin à Mussidan, à quatre lieues de Bergerac. Là, nous résolûmes, quelques périls qu’il y eût, de poursuivre notre voyage jusqu’en Hollande. Après cette résolution, nous implorâmes le secours et la miséricorde de Dieu, et nous nous mîmes gaiement en chemin sur la route de Paris. Nous consultâmes notre bourse qui n’était pas trop bien fournie : environ dix pistoles en faisaient le capital. Nous formâmes un plan d’économie pour ménager notre peu d’argent, en ne logeant tous les jours que dans les médiocres auberges pour y faire moins de dépense. Nous n’eûmes, Dieu merci, aucune mauvaise rencontre jusqu’à Paris, où nous arrivâmes le 10 novembre 1700. Notre plan était qu’étant à Paris nous verrions quelques personnes de notre connaissance qui nous indiqueraient le passage le plus facile et le moins périlleux aux frontières. En effet, un bon ami nous donna une petite route par écrit, jusqu’à Mézières, ville de guerre sur la Meuse qui pour lors était frontière du Pays-Bas espagnol, et au bord de la formidable forêt des Ardennes. Cet ami nous instruisit que nous n’aurions d’autres périls à éviter que celui d’entrer dans cette dernière ville, — car pour en sortir on n’arrêtait personne, — et que la forêt des Ardennes nous favoriserait pour nous rendre à Charleroi, distant de six à sept lieues de Mézières, qu’étant à Charleroi nous serions sauvés, puisqu’alors nous serions absolument hors des terres de France. Il ajouta qu’il y avait aussi à Charleroi commandant et garnison hollandaise, ce qui nous mettait à l’abri de tout danger. Cependant, cet ami nous avertit d’être prudents et de prendre de grandes précautions pour entrer dans la ville de Mézières, parce qu’on y était extrêmement exact à arrêter à la porte tous ceux qu’on soupçonnait d’être étrangers, qu’on menait au gouverneur et de là en prison, s’ils se trouvaient sans passeport. Enfin, nous partîmes de Paris pour Mézières. Nous n’eûmes aucune fâcheuse rencontre pendant cette route, car dans le royaume de France on n’arrêtait personne : toute l’attention n’était qu’à bien garder tous les passages sur la frontière. Nous arrivâmes donc un après-midi sur les quatre heures, sur une petite montagne à un quart de lieue de Mézières, d’où nous pouvions voir entièrement cette ville et la porte par où nous devions entrer. Nous nous assîmes un moment sur cette montagne pour tenir conseil et, en considérant la porte, nous vîmes qu’un long pont sur la Meuse y aboutissait, et comme il faisait assez beau temps, nombre de bourgeois se promenaient sur ce pont. Nous jugeâmes qu’en nous mêlant avec ces bourgeois, et, nous promenant avec eux sur ce pont, nous pourrions entrer pêle-mêle avec eux dans la ville sans être connus pour étrangers. Nous étant arrêtés à cette entreprise, nous vidâmes nos havre-sacs de quelques chemises que nous y avions, les mettant toutes sur notre corps, et les havre-sacs dans nos poches. Nous décrottâmes ensuite nos souliers, peignâmes nos cheveux, et enfin primes toutes les précautions requises pour ne pas paraître voyageurs. Ainsi appropriés, nous descendîmes la montagne et nous nous rendîmes sur le pont, nous y promenant avec les bourgeois jusqu’à ce que le tambour rappelât pour la fermeture des portes. Alors tous les bourgeois s’empressèrent pour rentrer dans la ville, et nous avec eux, la sentinelle ne s’apercevant pas que nous fussions étrangers.
Une condamnation aux galères. Je suis né à Bergerac, en l’année 1684, de parents bourgeois et marchands, qui, par la grâce de Dieu, ont toujours vécu et constamment persisté jusqu’à ta mort dans les sentiments de la véritable religion réformée. En 1699, le duc de La Force [1], qui témoignait, du moins extérieurement, n’être aucunement dans les sentiments de ses illustres ancêtres par rapport à la religion réformée [2], sollicita, à l’instigation des jésuites, la permission d’aller dans ses terres du Périgord, qui sont grandes et considérables, pour convertir les huguenots. Il flattait trop en cela les vues et les principes de la Cour pour ne pas obtenir un si honorable et si digne emploi. Il partit, en effet, de Paris accompagné de quatre jésuites, de quelques gardes et de ses domestiques. Arrivé à son château de La Force, distant d’une lieue de Bergerac, il commença à exercer des cruautés inouïes contre ses vassaux de la religion, envoyant chaque jour enlever des paysans de tout sexe et de tout âge et leur faisant souffrir, en sa présence et sans autre forme de procès, les tourments les plus affreux, portés contre quelques-uns jusqu’à la mort, pour les obliger, sans autre connaissance de cause que sa volonté, d’abjurer sur-le-champ leur religion. Il contraignit donc tous ces pauvres malheureux à faire les serments les plus affreux de rester inviolablement à la religion romaine. Pour témoigner la joie et la satisfaction qu’il ressentait de ses heureux succès, il fit faire des réjouissances publiques au bourg de Laforce, où est situé son château, et allumer un feu de joie d’une magnifique bibliothèque composée de livres pieux de la religion réformée, que ses ancêtres avaient soigneusement recueillis [3]. Il en usa de la même manière à Tonneins, en Gascogne, fort fâché sans doute que ses ordres eussent resserré son zèle dans les terres de sa domination. La ville de Bergerac, pour cette fois, fut exempte de la persécution, ainsi que plusieurs villes des environs. Le duc de La Force, fier des belles conversions qu’il avait faites, en fut rendre compte à la Cour [4]. Il obtint de revenir en Périgord en l’année 1700, pour convertir par une dragonnade impitoyable les huguenots des villes royales de cette province. Il vint donc à Bergerac où il établit son domicile, accompagné de ses quatre mêmes jésuites et d’un régiment de dragons, dont la mission cruelle, chez les bourgeois où ils furent mis à discrétion, fit bien plus de nouveaux convertis que les exhortations des jésuites. On mit chez mon père vingt-deux de ces exécrables dragons et je ne sais par quelle politique le duc le fit conduire en prison à Périgueux. On se saisit de deux de mes frères et de ma sœur, qui n’étaient que des enfants, et on les mit dans un couvent. J’eus le bonheur de me sauver de la maison, si bien que ma pauvre mère se vit seule au milieu de ces vingt-deux misérables, qui lui firent souffrir des tourments horribles et après avoir consommé et détruit tout ce qu’il y avait dans la maison, ne laissant que les quatre murailles, ils traînèrent ma désolée mère chez le duc, qui la contraignit, par les traitements indignes qu’il lui fit, accompagnés d’horribles menaces, de signer son formulaire. Cette pauvre femme, pleurant et protestant contre ce qu’on lui faisait faire, voulut encore que sa main accompagnât les protestations de sa bouche, car, le duc lui ayant présenté le formulaire d’abjuration pour le signer, elle y écrivit son nom, au bas duquel elle ajouta ces mots : La force me le fait faire, faisant sans doute allusion au nom du duc [5]. On la voulut contraindre d’effacer ces mots, mais elle n’en voulut constamment rien faire et un des jésuites prit la peine de les effacer. Cependant, je m’étais échappé de la maison, avant que les dragons y entrassent. J’avais seize ans accomplis pour lors (octobre 1700) ; ce n’est pas un âge à avoir beaucoup d’expérience pour se tirer d’affaire, surtout d’un si mauvais pas. Comment échapper à la vigilance des dragons dont la ville et les avenues étaient remplies pour empêcher qu’on ne s’enfuit ? J’eus néanmoins le bonheur de sortir de nuit sans être aperçu avec un de mes amis, Daniel Le Gras, et, ayant marché toute la nuit dans les bois, nous nous trouvâmes le lendemain matin à Mussidan, à quatre lieues de Bergerac. Là, nous résolûmes, quelques périls qu’il y eût, de poursuivre notre voyage jusqu’en Hollande. Après cette résolution, nous implorâmes le secours et la miséricorde de Dieu, et nous nous mîmes gaiement en chemin sur la route de Paris. Nous consultâmes notre bourse qui n’était pas trop bien fournie : environ dix pistoles en faisaient le capital. Nous formâmes un plan d’économie pour ménager notre peu d’argent, en ne logeant tous les jours que dans les médiocres auberges pour y faire moins de dépense. Nous n’eûmes, Dieu merci, aucune mauvaise rencontre jusqu’à Paris, où nous arrivâmes le 10 novembre 1700. Notre plan était qu’étant à Paris nous verrions quelques personnes de notre connaissance qui nous indiqueraient le passage le plus facile et le moins périlleux aux frontières. En effet, un bon ami nous donna une petite route par écrit, jusqu’à Mézières, ville de guerre sur la Meuse qui pour lors était frontière du Pays-Bas espagnol, et au bord de la formidable forêt des Ardennes. Cet ami nous instruisit que nous n’aurions d’autres périls à éviter que celui d’entrer dans cette dernière ville, — car pour en sortir on n’arrêtait personne, — et que la forêt des Ardennes nous favoriserait pour nous rendre à Charleroi, distant de six à sept lieues de Mézières, qu’étant à Charleroi nous serions sauvés, puisqu’alors nous serions absolument hors des terres de France. Il ajouta qu’il y avait aussi à Charleroi commandant et garnison hollandaise, ce qui nous mettait à l’abri de tout danger. Cependant, cet ami nous avertit d’être prudents et de prendre de grandes précautions pour entrer dans la ville de Mézières, parce qu’on y était extrêmement exact à arrêter à la porte tous ceux qu’on soupçonnait d’être étrangers, qu’on menait au gouverneur et de là en prison, s’ils se trouvaient sans passeport. Enfin, nous partîmes de Paris pour Mézières. Nous n’eûmes aucune fâcheuse rencontre pendant cette route, car dans le royaume de France on n’arrêtait personne : toute l’attention n’était qu’à bien garder tous les passages sur la frontière. Nous arrivâmes donc un après-midi sur les quatre heures, sur une petite montagne à un quart de lieue de Mézières, d’où nous pouvions voir entièrement cette ville et la porte par où nous devions entrer. Nous nous assîmes un moment sur cette montagne pour tenir conseil et, en considérant la porte, nous vîmes qu’un long pont sur la Meuse y aboutissait, et comme il faisait assez beau temps, nombre de bourgeois se promenaient sur ce pont. Nous jugeâmes qu’en nous mêlant avec ces bourgeois, et, nous promenant avec eux sur ce pont, nous pourrions entrer pêle-mêle avec eux dans la ville sans être connus pour étrangers. Nous étant arrêtés à cette entreprise, nous vidâmes nos havre-sacs de quelques chemises que nous y avions, les mettant toutes sur notre corps, et les havre-sacs dans nos poches. Nous décrottâmes ensuite nos souliers, peignâmes nos cheveux, et enfin primes toutes les précautions requises pour ne pas paraître voyageurs. Ainsi appropriés, nous descendîmes la montagne et nous nous rendîmes sur le pont, nous y promenant avec les bourgeois jusqu’à ce que le tambour rappelât pour la fermeture des portes. Alors tous les bourgeois s’empressèrent pour rentrer dans la ville, et nous avec eux, la sentinelle ne s’apercevant pas que nous fussions étrangers.

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